Pham Hau, 1938. « Cerfs et biches dans la moyenne région » ou quand le réel ne peut pas être réaliste

6 novembre 2020 Non Par Jean-François Hubert

Ce magnifique paravent rend hommage à la virtuosité dans l’art de la laque de l’école vietnamienne. La qualité technique et la suavité du thème dont il témoigne en font une œuvre importante de belle dimension (152 X 216 cm). Le style de signature rencontrée ici avec les trois caractères « Pham Quang Hau » inscrit dans une belle graphie chinoise, la distinction du sceau de l’artiste ainsi que (et bien plus) la haute qualité d’exécution de l’œuvre postulent une datation circa 1938.

Pham Hau - Cerfs et biches dans la moyenne région
Pham Hau – Cerfs et biches dans la moyenne région

Ce n’est pas faire affront à l’artiste mais il convient de rappeler ici et encore que Pham Hau (mais aussi par exemple Nguyen Gia Tri, parmi tant d’autres) firent appel à des aides pour, au-delà du fastidieux ponçage, collaborer avec eux à l’exécution de leurs œuvres. Ce n’est pas spécifiquement vietnamien, les notions françaises de « L’artiste et son atelier », « Atelier de… », « Attribué à.. » et autres distinctions plus ou moins subtiles viendraient en témoigner aisément. Précisons que chez Pham Hau la répétition du thème (j’ai eu « dans les mains » plusieurs laques – avec ce thème récurrent de cerfs et biches – très similaires à celui-ci), si la répétition thématique traduit une volonté de satisfaire une clientèle essentiellement française du Vietnam – d’autant plus que si Pham Hau est élogieusement présenté dans l’historiographie vietnamienne officielle contemporaine comme un « grand résistant » , il fut comme Luong Xuan Nhi supporté par les institutions coloniales…

Sa réussite artistique reconnue l’a poussé à laisser sortir de ses ateliers des œuvres certes de qualité mais d’une qualité inégale. Le connaisseur fera la différence…

Il est difficile ici d’identifier un endroit précis de la Moyenne Région tant celle-ci en regorge de similaires. Pour autant l’artiste décrit bien les « pains de sucre » et cette atmosphère mystérieuse et envoutante qui s’installe quand la pente s’accroît. Les Vietnamiens de la plaine (essentiellement les Kinh) n’ont jamais vraiment fréquenté cette région souvent considérée comme hostile, peuplée de minorités diverses et dotée d’une flore et d’une faune très différentes de celles du delta tonkinois.

Victor Tardieu, le fondateur de l’École des Beaux-Arts d’Hanoi et ses professeurs encouragèrent très tôt leurs élèves (Pham Hau est de la 5ème promotion 1929-34 avec notamment Tran Binh Lôc et Nguyên Dô Cung) à dépasser le charme de l’envoûtante Hanoi pour découvrir leur pays réel. La Moyenne-Région fut une des destinations favorites des artistes en devenir.

Mais un artiste peut se vouloir géographe, n’est pas un topographe. Pham Hau nous peint deux cerfs et trois biches dans un paysage fantasmagorique, un lieu qu’il enjolive plus qu’il ne décrit. Nous sommes à la tombée du jour. Une flore luxuriante sert d’écrin à des animaux qui participent au ballet paisible de la douceur du lieu. Un foisonnement d’or profite aux animaux et au ciel au fond. Des matités ordonnées, des lignes minces ou fortes (troncs d’arbres) dans un camaïeu de bruns leur sert d’écrin.

La civilisation vietnamienne, héritière d’une tradition agricole très ancienne privilégie les représentations d’animaux plutôt paisibles voire craintifs comme, parmi d’autres, le cerf, le buffle ou le crapaud. D’autres cultures – de tradition pastorale – mettent plutôt en exergue des animaux prédateurs comme le loup, le tigre, le faucon et l’aigle.

On pense à la célèbre chanson populaire vietnamienne :

« Oh cerfs de la forêt là-bas
Qui grignotez de jeunes pousses
De va et sycomore
Vous m’avez vu
Je ne vous pourchasserai pas
Pourquoi me fuir ainsi ?
 »
Le Pivert.

Pham Hau nous le rappelle ici : un grand artiste peint ce qu’il sait quand il ne sait pas ce qu’il peint.

Pour lui, le réel n’est jamais réaliste.

Jean-François Hubert