Vu Cao Dam, « Le Bouquet », 1974

24 septembre 2026 Non Par Jean-François Hubert

Vũ Cao Đam était un érudit, féru de culture orientale et occidentale, chantre de leurs arts qu’il côtoyait avec passion et élégance, y puisant tour à tour, souvent concurremment, son inspiration.

Dans la sphère française, il considérait comme des maîtres (tout autant que les grands maîtres italiens qu’il admirait…) Picasso, Matisse, Braque et Chagall.

La puissance artistique et le prosélytisme pacifiste du premier, le geste au service de la simplicité du spirituel du deuxième, la recherche active sur la matière du troisième : Vũ Cao Đam sut abreuver son art de ces sources magiques.

Mais l’influence contemporaine la plus forte, comme en témoigne « Le Bouquet » fut celle de Chagall. Dès 1948, l’univers pictural du juif biélorusse séduit le catholique Vietnamien. Une attirance que, cela se sait peu, Le Pho partageait.

Elle se nourrit d’abord, on peut le penser, d’une sensation commune de l’exil, même si celui-ci ne fut, ni pour l’un ni pour l’autre subi, mais choisi, voire revendiqué.

Mais aussi elle est facilitée car les deux artistes furent voisins et échangèrent librement à Vence où Vũ Cao Đam et sa famille vivaient dans la villa « Les Heures Claires » juste à côté de la Chapelle Matisse entre 1952 et 1958 avant de s’installer à Saint-Paul-de-Vence, au numéro 40 de la rue Grande, avec là encore, plus tard, pas loin…Chagall.

Dans notre tableau de 1974, donc peint à « Saint-Paul », Vũ Cao Đam peint un homme et une femme, jeunes, au sein d’un espace presque entièrement absorbé par le bleu.

60 x 48 cm

La composition s’organise selon une diagonale : une figure debout au premier plan répond à une seconde, assise et légèrement voisine surélevée à droite.

Leur éloignement spatial crée moins une scène narrative qu’un dialogue silencieux entre deux présences.

La jeune femme au premier plan, vêtue d’un áo dài aux tons très clairs, tient un riche bouquet de fleurs blanches qui constitue le principal foyer lumineux de l’œuvre.

À l’opposé, l’homme assis, est vêtu d’un pantalon blanc et d’une tunique rouge-orangé qui introduit une note chaude, équilibrant l’immensité froide des bleus.

Les corps, à peine modelés, semblent se dissoudre dans le paysage, tandis que les visages demeurent délicatement dessinés et presque immobiles.

Le fond ne décrit aucun lieu précis : bleu, turquoise et touches de vert se superposent en une matière vibrante, entre jardin, brume et abstraction.

Cette dissolution de l’espace est caractéristique de la peinture tardive de Vũ Cao Đam, où le bleu devient une véritable atmosphère enveloppant les personnages.

La touche libre et la matière picturale occidentale coexistent ainsi avec l’élégance linéaire et la retenue poétique héritées de sa culture vietnamienne.

L’ensemble produit une vision contemplative et presque onirique, où humains et fleurs semblent moins représentées dans un lieu réel que suspendus dans un espace de mémoire. On se gardera ici, de trop rappeler une allusion au Kim Vân Kiêu que, pourtant Vũ Cao Đam, l’homme, garda toute sa vie en mémoire.

Revenons à l’influence de Chagall, si souvent évoquée. Identifions ce qu’il en est et ce qu’il n’en est pas.

On peut, par exemple, rapprocher « Le Bouquet » d’une œuvre antérieure de Chagall exécutée entre 1958 et 1960, « Les amoureux de Saint-Paul de Vence », profitant ainsi des 3 unités de temps, de lieu et d’action prônées par le théâtre classique français du 17ème siècle. 

À travers des teintes aux éclats de pierres précieuses, Chagall métamorphose le feuillage ondoyant d’un arbre à droite en un bouquet de fleurs. Dans cette ascension vers les cieux, un jeu de nuances mêle roses, rouges, jaunes et verts éclatants, enveloppe un berger solitaire accompagné de l’une de ses bêtes. Mettant en œuvre l’art narratif qui lui est propre ainsi qu’une luminosité chromatique exceptionnelle, Chagall donne corps à la joyeuse abondance de l’amour au cœur de la nature française.

Peinte de nuit et baignée dans des bleus profonds au clair de lune, l’œuvre sublime la beauté naturelle et sauvage du village de Vence. On pense immédiatement aux premières grandes toiles de l’artiste, à Bella Rosenfeld — sa première épouse, muse et grand amour — ou dans “Au-dessus de la ville”, au couple allongé au-dessus de Paris dans « Les ponts de la Seine”. Chagall y utilise ici le symbole des couples en lévitation au-dessus de paysages urbains pour traduire une palette d’émotions mêlées. Évoquant un bonheur qui se suffit à lui-même, la transcendance et l’attachement à la région, ”Les amoureux de Saint-Paul de Vence” s’érige en hommage à l’amour dans son acception la plus universelle : un véritable sonnet à la gloire de sentiments fondamentaux de l’expérience humaine.

On conçoit dès lors que si la couleur et la composition rapproche les deux artistes, celles-ci peuvent apparaître comme un leurre.

Certes dès l’abord, s’imposent les points communs :

D’une part, le bleu, aux tonalités variées, élément structurant qui construit chez chacun l’espace.

D’autre part, l’importance des fleurs (que Vũ Cao Đam traduit aussi dans le choix de son titre) même si leur traitement par les deux est différent. 

Enfin, la psychologie des personnages. Éloignés, face à face. En pose. Acteurs essentiels d’une scène de mémoire

Mais des différences s’imposent.

Chagall offre une composition plus intime et verticale et inscrit son action au sein d’un paysage urbain reconnaissable, Vence, alors que Vũ Cao Đam se veut plus onirique.

Chagall c’est le groupe, la ville, les deux couples.

Vũ Cao Đam, le couple à distance, le vide éthéré. L’accumulation pour l’un, le vide-plein pour l’autre. La saturation contre la distanciation.

Deux styles parfois proches mais deux conceptions du monde différentes.

Et un dialogue entre deux maîtres, qu’on se plaît à écouter.

Jean-François Hubert