La collection Melchior Dejouany chez Christie’s à Hong Kong, ou la volupté ambigüe de la 59ème heure

Dans ma longue vie d’expertise, j’ai eu la joie d’assister des collectionneurs extraordinaires, d’expertiser leur collection, d’accompagner la vente de celle-ci. Une succession d’étapes fortes.
Principalement en 2008, la collection de Philippe Ng, chez Sotheby’s, puis chez Christie’s, celles de Tuan Pham en 2019, de Ngo Manh Duc, également en 2019, de Jean-Marc Lefèvre en 2020 ou celle de Philippe Damas en 2025. Parmi d’autres, certains collectionneurs préférant le filtre de l’anonymat.
Il est toujours passionnément instructif d’identifier les goûts, d’apprécier les motivations, de ressentir les résonances, de comprendre les combats – souvent d’abord intérieurs – et d’accompagner les joies d’un collectionneur. Une collection c’est une concentration d’amour et de savoir.
La vente de la collection Melchior Dejouany chez Christie’s le 28 mars 2026 à Hong Kong témoigne du succès d’un collectionneur pionnier. Elle a ravivé chez moi une volupté ambigüe.
Une collection hors des sentiers battus et des résultats réconfortants
Melchior Dejouany a suivi deux lignes directrices : aller solliciter des artistes au Vietnam même; revendiquer l’atypique chez les grands maîtres plus établis.
Les amateurs ont salué cette démarche puisque, accompagnée d’autres œuvres, la collection, avec 28 lots vendus sur 30, a totalisé 30 480 000 HKD, 3,9 millions USD, 3,4 millions d’€.
Pour 16 artistes représentés, ce qui est plus qu’habituellement dans les ventes. Et 5 records du monde: Hoang Tich Chu (lot 138), Nguyen Trung (lot 125), Nguyen Kim Dong (lot 129), Nguyen Sang (lot 160). Tous artistes qui ont fait le choix de « peindre au pays ».
16 artistes bien affichés : 6 Vu Cao Dam, 2 Mai Thu, 4 Le Pho, 1 Nguyen Gia Tri, 2 Hoang Tich Chu, 3 Nguyen Trung, 1 Bui Xuan Phai, 1 Nguyen Kim Dong, 1 Ho Huu Thu, 2 To Ngoc Van, 1 Léa Lafugie, 1 Nguyen Sang, 1 Boi Tran, 1 Nguyen Tien Chung, 2 Luong Xuan Nhi, 1 Alix Aymé.
Au-delà d’une énumération qui s’avèrerait vite fastidieuse, on appréciera le tableau ci-dessous qui recense l’évolution du prix de 7 œuvres parfaitement répertoriées:
EVOLUTION DU PRIX DES ŒUVRES VENDUES CHEZ CHRISTIE’S
| Artiste | Titre | Date/Résultat | Résultat 28/3/26 |
| Hoang Tich Chu | La Haute-Région du Tonkin | 2 Décembre 2021 2 500 000 HKD | 7 366 000 HKD |
| Hoang Tich Chu | Red Dao | 28 Mai 2017 37 500 HKD | 107 950 HKD |
| Nguyen Gia Tri | La Perfection ou Femmes et Jardins du Vietnam | 30 Mai 2015 1 720 000 HKD | 2 794 000 HKD |
| Le Pho | Le Philosophe | 30 Septembre 2020 100 000 USD : 784 000 HKD | 2 159 000 HKD |
| Luong Xuan Nhi | Portrait de Dame | 2 Décembre 2021 2 125 000 HKD | 1 778 000 HKD |
| Léa Lafugie | Diseur de Bonne Aventure | 3 Décembre 2020 87 500 HKD | 53 340 HKD |
| Vu Cao Dam | Maternité | 2 Décembre 2021 375 000 HKD | 444 500 HKD |
On y voit qu’en 4 ans et demi la valeur du Hoang Tich Chu, nouveau record du monde a été multipliée par 4. On y constatera aussi que si le marché est globalement à la hausse cela n’empêche pas de penser que le Luong Xuan Nhi (lot 134) comme le Nguyen Gia Tri (lot 137) n’ont pas atteint le public qu’ils méritaient.
Tant mieux pour leurs intelligents acheteurs.
Il y aura encore beaucoup d’explications à fournir pour convaincre un public qui, pour le moment se concentre plutôt sur des œuvres comme le Le Pho (lot 157) « La partie de cartes ». Un grand format saturé de couleur, des femmes gracieuses et un enfant dans les bras sont, encore les gages d’un succès attendu.
La volupté ambiguë de la 59ème heure
Cette vente était ma 59ème en Asie (Singapour et / ou Hong Kong, 14 avec Sotheby’s, 45 avec Christie’s).
Que de temps passé depuis ma rencontre avec Colin Sheaf en 1996 dans les locaux de Christie’s – alors 6 rue Paul Baudry à Paris (en m’y rendant je passais par la « rue du Commandant Rivière »…tout un présage-) !
Puis la signature du premier contrat avec Philip Ng, alors le « Managing director for Asia » de Christie’s.
Aujourd’hui où la section vietnamienne fait 25 % du total de la « vente-jour, 20ème siècle », où tout se compte en millions de dollars, j’aime me rappeler des débuts de ma pauvre section vietnamienne exposée tout au fond, le plus souvent près des toilettes. Peu de visiteurs mais toujours passionnés. Je me souviens aussi de la salle d’enchères qui se vidait lorsqu’on abordait la section vietnamienne, souvent placée en fin de catalogue…
Un parent pauvre mais un parent respecté car le succès fut tout de suite au rendez-vous.
Ma certitude de la cause et la présence fidèle d’amis collectionneurs, acheteurs ou vendeurs furent les meilleurs atouts. Puis vinrent, reconnaissance suprême, les premières couvertures de catalogue, principalement avec Le Pho…
Cette époque, c’était surtout celle des amis avec qui on pouvait regarder des heures un Nguyen Phan Chanh de 1931, en buvant un Bourgogne millésimé et en écoutant du Chopin. Grandeur de l’universalité. Le temps de la civilité et donc de la civilisation. L’effort de penser donc de construire.
Tout ceci a bien changé ensuite. Un nouveau public tapageur s’est progressivement installé. Certes, les vrais et importants collectionneurs se sont renforcés mais, parallèlement, un essaim de parasites, tant en France qu’au Vietnam, tente de contaminer la matière. Entre entrisme et « lumpen ». Un odieux mélange de lucre et d’obscurantisme habillé aux couleurs d’une fatuité sidérante.
Pour ma part j’ai le sentiment d’un devoir accompli qui me procure une certaine volupté. Mais une volupté ambigüe qui s’accompagne donc d’un certain rictus. Je ne sais pas encore si ce rictus est amer ou sarcastique.
La peinture vietnamienne a su, parmi d’autres influences, me montrer la beauté du monde. Elle m’a aussi aidé à en identifier la noirceur funeste.
Ainsi se se scande cette 59ème heure.
La 60ème?
Rendez-vous en septembre.
En tout cas laissez moi la dédier à cette équipe choc qui combat et vainc avec moi.
Qu’ils en soient remerciés ici :

Jean-François Hubert