Le Pho, « Les Primevères », circa 1970

26 octobre 2026 Non Par Jean-François Hubert

Durant sa longue période dite « Findlay », de la signature de son contrat avec la prestigieuse galerie américaine, en 1963, jusqu’à son terrible accident de la circulation qui le laissa inapte à peindre en 1991, Le Pho exécute de nombreux tableaux dans un style volontairement (mais fortement recommandé par Wally Findlay et son assistante Simone Karoff lors de leurs visites à l’artiste en France,…) adapté au goût de son nouveau public états-unien : des huiles sur toile (comme ici), des plus grands formats (ici 72 x 59,5 cm), des couleurs chatoyantes et des cadres le plus souvent dorés.

Même si le peintre n’échappe pas toujours à une certaine routine, il sait se transcender comme dans notre œuvre particulièrement réussie. En témoignent la composition générale très soignée et la subtilité de l’observation, servies par un trait vigoureux et une chaude palette.

On évoque, à juste titre, les « femmes » de Le Pho : Jeune fille, épouse, mère, Madone, elles constituent à l’évidence une des clefs de son œuvre.

Mais les fleurs en composent un autre élément fondamental.

Et la couleur, petit à petit, un autre fondement essentiel.

« Les Primevères » (72 x 59,5 cm) en porte le témoignage avec grâce et majesté.

À ses débuts, le peintre s’exprimait en à plat dans des couleurs sobres, imposées par la gouache ou choisies pour l’huile sur toile.

Sous l’influence de Bonnard et de Matisse, ce dernier lui conseillant directement d’éclaircir sa palette, Le Pho s’adonne progressivement à une explosion tinctoriale. La couleur s’impose comme une fête impérative où chaleur, immédiateté et spontanéité font oublier l’austérité solennelle hanoïenne.

Notre tableau est structuré autour des couleurs champêtres, chaudes et éclatantes du bouquet : du rouge, de l’orange et du jaune, essentiellement, encadré par du bleu, aux tons divers. La nappe rouge et bleue, plus sombre et intense, renforce également ce contraste et attire le regard vers le bouquet. 

L’ensemble crée une atmosphère lumineuse, vivante et chaleureuse.

Quid de mieux que les fleurs pour honorer la couleur ?

Aucun pacte faustien ici, mais un changement de paradigme. Nécessaire pour que Le Pho, le meilleur peintre vietnamien des fleurs, puisse assumer sa contemplation, son admiration. Affirmer la couleur est nécessaire à l’hommage. 

Ici, la Nature vainc la Culture.

On notera le titre succinct que Le Pho a inscrit au dos de son œuvre. En effet il s’agit ici de beaucoup plus que de simples « Primevères ». 

Car pensées, capucines, pervenches, sont également présentes confirmant la connaissance botanique de l’artiste.

Celui-ci m’avait confié que, systématiquement, il ne peignait que des fleurs fraîches, juste coupées, délicatement placées dans un vase.

Un choc visuel mais aussi olfactif.

Le privilège du moment et du lieu.

Une nature captée dans un lieu clos. Une grâce que l’on doit saisir, appelée à se faner inexorablement, un parfum voué à l’effacement. Une vie qui s’écoule.

Pas un paysage, auquel le peintre s’intéresse peu dans son œuvre. Pas une vision d’observateur lointain mais d’acteur immédiat.

Ses fleurs, il les honore en les plaçant dans une très belle jardinière française, un modèle classique du 18ème siècle, du style de la prestigieuse faïencerie de Rouen qui a influencé la production céramiste dans la France entière. Son décor végétal avec du vert pousse à une attribution aux faïenceries de La Rochelle ou du Sud Ouest … 

On identifiera une tasse-litron, à droite, qui a bien du contenir un thé suave. 

La table est recouverte d’une soierie asiatique comme un socle de rappel à la transmutation du peintre, entre un essentialisme rejeté et un universalisme célébré. 

Plus bas, vers nous, un livre, un catalogue ou une revue, manifestement juste sortis de l’enveloppe qui les contenait avec en couverture une œuvre contemporaine aisément identifiable de Le Pho, lui-même.

Un élément, à gauche, peu identifiable, équilibre la scène.

Au fond un décor que Le Pho aime reproduire à l’envi depuis les années 30 : des barrières, un paysage, un ciel, au loin, un peu confus mais qui contrecarrent l’idée d’un confinement de l’artiste. Et tout en haut à droite les têtes diffuses de femmes et d’enfants. L’espoir, malgré tout.

Une très belle œuvre…

Jean-François Hubert