Nguyen Phan Chanh : « La marchande de Ôc »

21 janvier 2020 Non Par Jean-François Hubert

Manifeste historique, hommage à la beauté du quotidien immédiat, expression d’un génie si singulier, ce tableau est l’un des plus importants de la production picturale vietnamienne du XXème siècle.

Nguyen Phan Chanh : La marchande de Ôc
Nguyen Phan Chanh : La marchande de Ôc

Un manifeste historique : lorsque Victor Tardieu (1870-1937), dès 1929, se propose de faire participer l’École des Beaux-Arts de l’Indochine (Hanoi) à l’Exposition Coloniale Internationale de Paris, il sait qu’il s’engage dans un pari : le succès de l’École fondée 4 ans auparavant sera avéré ou non ; en effet il conviendra de « juger définitivement dans quelles mesures la voie tracée devait être maintenue ».

Pour cela Tardieu fait appel aux meilleurs talents de l’École et va sélectionner notamment six œuvres sur soie de Nguyen Phan Chanh dont notre « marchande d’oc« . Cette soie participera à la grande réussite de la section vietnamienne de l’exposition qui eut même droit à des articles d’intérêt dans la plus grande revue française de l’époque : l’Illustration.  Rappelons que cette exposition réunit plusieurs millions de visiteurs.

Un hommage à la beauté du quotidien immédiat : dans cette œuvre magique le peintre nous livre une magnifique scène de cette vie simple vécue par des gens simples à/ou autour d’Hanoi. La gouache et l’encre sont appliquées en aplats avec la douceur toute caractéristique du peintre et ses tons marron qui témoignent de sa compassion pour un monde qu’il chérit et décrit avec minutie.

La scène décrite ici est celle de la consommation « d’ôc luôc » (escargots bouillis) vendus par les marchands de rue. Après avoir été trempés dans de l’eau de riz ou dans de l’eau avec quelques morceaux de piment (pour leur faire dégorger la terre) les escargots sont cuits avec du gingembre, des feuilles de citronnier et de la citronnelle. Toujours fidèle dans ses descriptions, l’artiste nous montre la femme à droite qui extrait l’escargot de sa coquille avec ce qu’on pourrait identifier comme une épine de pamplemoussier (qui ajoute au goût du met).

Notez la différence de hauteur dans le montage de la soie…

Enfin l’œuvre a gardé son cadre Gadin du nom de l’encadreur parisien qui avait l’exclusivité d’encadrement des œuvres envoyées d’abord à l’Exposition Coloniale plus à l’AGINDO à Paris. On notera le caractère japonisant du cadre avec son léger laquage-gomme qui amplifie le ton jaune du cadre et surligne l’aspect mate de la soie peinte.

Enfin le montage même de la soie avec un fond plein plus grand en haut est caractéristique des oeuvres de l’artiste. On notera la grande taille de l’oeuvre (88 cms x 65 cms) qui dépasse les dimensions habituelles (environ 65-50 cms) des oeuvres de 1931 – 1932 par exemple.

L’expression d’un génie si singulier : notre œuvre comporte une longue inscription tracée de la main du peintre utilisant à la fois des caractères chinois anciens et du “nom” qui nous offre outre la datation de l’œuvre (année du serpent – 1929), le surnom (mai tuyet) employé dans cette oeuvre (au sein du cachet) et un doux et profond poème qui exprime la philosophie du peintre toute emprunte d’une simplicité jamais reniée où une nourriture simple dans un village apaisé tiennent lieu de suprême sérénité.

Jean-François Hubert