Nguyen Do Cung, Nguyen Tien Chung, Nguyen Sang et Bui Xuan Phai : des peintres, des œuvres et des idées ; 1947 – c 1984
La collection Philippe Damas est essentiellement centrée sur les peintres-voyageurs, les artistes enseignants et les premières promotions de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine des années 1930, que ceux-ci soient restés au pays ou partis en France.
Mais la collection inclue aussi des œuvres plus récentes et tout autant emblématiques du Vietnam.
Celles-ci, si elles restent fidèles au concept de « ma terre est la Patrie », expriment des sensibilités encore différentes.
Ainsi Nguyen Do Cung en cette année 1947 avec « La combattante », exécutée, lorsqu’au sein du Vietminh, il combattait pour l’indépendance contre l’autorité coloniale française. La femme en costume militaire affiche un hiératisme qu’elle semble avoir acquis récemment, dans toute l’œuvre règne une à austérité solennelle. La verticalité règne, des plis du pantalon aux colonnes du bâtiment. Les traits tirés du visage de la combattante traduisent une certaine dureté où la fatigue le dispute à l’esprit révolutionnaire.

Un esprit que l’on retrouve chez Nguyen Sang dans sa soie (une technique rare chez l’artiste) de 1957 où seuls le visage et la main du père, tous deux attentifs à l’enfant, traduisent une humanité niée par ailleurs par les silhouettes massives, quasi-irréelles des deux adultes. Une humanisation que l’on retrouve dans les visages des enfants chez Nguyen Tien Chung (toujours en 1957) dans ce huis-clos rural oú l’homme semble être le père.
Une atmosphère âpre emplit les deux œuvres, annonciatrice d’interrogations postérieures et de remises en cause à venir chez les deux artistes…
Nguyen Sang – Famille Nguyen Tien Chung – Man Sewing with Two Kids
Cette même année 1957, Bui Xuan Phai est affecté pour 6 mois dans une menuiserie à Nam Dinh, dans le cadre de la campagne des « Trois avec » (« travailler, habiter et manger avec le peuple »). L’année précédente il a été exclu des « Beaux-Arts » d’Hanoi-où il enseignait à la suite de sa dissidence présumée durant les « Cent Fleurs ».
Le peintre restera toute sa vie fidèle à des thèmes répétés quasi-obsessionnellement (les rues d’Hanoi, ici, presque désertes mais non lugubres ; les acteurs du chéo). Deux œuvres exceptionnelles, une sur papier journal (1964) qui représente peut-être la rue des médicaments à Hanoi où il vient d’emménager, l’autre en laque du début des années 80. L’artiste reprend, alors, de façon éphémère la technique de la laque à laquelle il s’était frotté en 1954.
Bui Xuan Phai – Rue de Hanoi Bui Xuan Phai – Acteurs du Cheo
Seul un public restreint d’initiés constitué autour du pharmacien Tham Hoang Tin, l’ancien maire de Hanoi (1950-1952) et de sa famille, de l’ambassadeur Yvan Bastouil ou de Patrice Jorland et de quelques locaux avait accès à ces réunions toujours animées (auxquelles participait régulièrement Nguyen Sang) où les œuvres s’échangeaient contre une bouteille de vin, habituellement et une bouteille de Johnnie Walker pour les plus imposantes… Pour ce groupe particulier les rencontres n’avaient pas lieu au Thủy Hử l café emblématique mais au Métropole (rebaptisé Thống Nhất (réunification) à Hanoi.
Là des peintres et leurs œuvres s’échangeaient à voix basse leurs idées tandis que la fumée de leurs cigarettes portait leurs espoirs vers le petit lac Hoàn Kiếm, tout proche.
Jean-François Hubert