Vu Cao Dam, « Famille », 1957, ou l’exigence absolue de l’identité apaisée
« Famille » est un tableau exceptionnel, l’un des plus emblématiques de l’œuvre de Vu Cao Dam.
Le peintre lui-même l’aimait tant qu’il en choisit avec soin le cadre chez Franco à Nice et le conserva toute sa vie chez lui. Lorsque le musée Cernuschi à Paris consacra une exposition aux « peintres pionniers de l’art moderne vietnamien en France » en 2024-25, c’est ce tableau que Michel Vu, le fils du peintre, choisit de prêter, en hommage absolu à son père. Michel en fit la couverture de son livre (« Vu Cao Dam, Paroles rêvées », 2025).
Une reconnaissance validée aux meilleures sources.
Mieux comprendre l’œuvre, c’est évoquer la situation du peintre en cette année 1957 : Il vit en France depuis 26 ans, à Vence depuis 4 ans (après Paris, Vanves et Béziers). La défaite française de Dien Bien Phu 3 ans auparavant a consacré, croit-il avec ferveur, l’indépendance, dont il rêvait tant, du Vietnam. Sa famille respire le bonheur et la ville, véritable ruche d’artistes, tous brillants, le stimule.
Vient le temps pour lui, non pas de l’apaisement (un mot horrible pour un artiste) mais de l’accomplissement.
À Béziers, dès 1949, Vu Cao Dam avait commencé à s’éloigner de l’influence de l’ambiance feutrée et des tons sobres des « Primitifs flamands » qui le fascinaient, pour se rapprocher mentalement des maîtres de la Renaissance italienne qu’il a toujours admirés. La lumière du midi de Béziers y poussait, déjà. Ses silhouettes de femmes y devenaient plus pleines, les tonalités de sa palette plus éclatantes, et surtout la fluidité de la soie qu’il y pratiquait encore, évoluait peu à peu en une plus grande consistance des couleurs. Petit à petit, il s’éloignait parallèlement de la perception sensorielle asiatique pour appréhender le sujet dans toute sa présence, en quête d’une autre spatialité.
La recherche d’une expression plus plastique, plus puissante, plus « forte » selon sa propre expression dont il usait comme d’un mantra.
Les tendances de Béziers deviennent des affirmations à Vence.
En témoigne, majestueuse, notre œuvre.

100,4 X 81 cm
Avec sa matière épaisse, ses morphologies massives, le peintre nous « sculpte » les 3 personnages. Ici plus de « candeur de neige » pour les visages, pourtant un élément de beauté essentiel pour Nguyen Du – dans le Kim Vân Kiêu (chapitre 1er ligne 18) – adulé par Vu Cao Dam : Les trois faces sont foncées. Les yeux bien écartés, les corps plus puissants, le fond plus tourmenté et sombre, célèbrent les coups de pinceaux qui les ont créés.
À cette évolution stylistique continue vint se joindre un évènement: les peintures des Grottes d’Ajanta reviennent hanter l’artiste en 1956 suite à la parution par la Lalit Kala Akademi de New Delhi, d’un ouvrage avec 20 grandes et magnifiques illustrations. Le livre fascine Vu Cao Dam, l’érudit. Comme une réminiscence de l’enseignement de Victor Goloubew (1878-1945) – qui les visita en 1910 – qui les commentait 30 ans plus tôt, pour ses étudiants, dont Vu Cao Dam, à l’École des Beaux-Arts d’Hanoi.
Le peintre admirait tous les arts, y ressourçait son talent et ici, un rappel asiatique le stimule. On connaît son attirance précoce pour l’art khmer dont témoigne par exemple une très grande (1,60m) tête de bouddha qu’il réalise pour la Cité Universitaire de Paris en 1935 ou un autre buste de Bouddha, conservé au musée du quai Branly-Jacques Chirac, qu’il exécute vers 1934.
Dans « Famille », Vu Cao Dam le sculpteur guide le bras de Vu Cao Dam le peintre.
Les gestes des deux personnages allusionnent au boudhisme. Allusion car si la main droite du père est en Tarjani Mudra – le geste de la clarté intérieure, qui, puissamment, oriente la conscience, aiguise la concentration et éveille le courage – son doigt est pointé vers lui-même tandis que sa main gauche traduit un simple confort physique. De même sila mère se tient en une quasi Lila asana, elle se cale simplement avec sa main droite pour mieux tenir de sa main gauche son enfant, blotti. L’homme vertical, la femme oblique. La géométrie, ici, a aussi un sens.
Les vêtements tonkinois des 3, sont plus allusifs que dans les œuvres antérieures. Les trois couleurs primaires: rouge jaune et bleu s’affirment. Le blanc qui est la lumière (toutes les couleurs) pour la femme et le sombre pour l’homme.
Plus tard, lors de sa période Findlay, l’artiste entreprendra une série de « Divinités ». C’est ici qu’elles trouvent graphiquement, leur source.
On devine sans pouvoir les expliquer les représentations quasi hallucinatoires, comme enfouies dans la pâte, d’animaux: un renard et un oiseau, un Chim chào mào đỏ (le cardinal rouge) parangon des poêtes au Vietnam, en haut à gauche, un lapin et un lynx en bas à droite.
Vu Cao Dam prône l’allusion mais pas l’illusion car « Famille » est le point culminant d’une ascension spirituelle d’un artiste qui choisira d’emprunter à chacune des cultures qui l’ont fondé, jamais formaté. Respectueux de chacune, il goûte d’elles l’excellence qu’il traduit matériellement dans son œuvre.
Il nous montre que pour l’Occident et l’Asie, la séparation n’est que géographique et que les différences ne sont qu’enrichissement.
Une verticalité d’un état de conscience doublée d’une horizontalité d’un niveau de conscience.
« Famille » traduit l’exigence absolue d’une identité apaisée.
Celle de l’universalité
Jean-François Hubert