Nguyen Phan Chanh, « La laveuse de légumes », 1931, ou la simple pureté du temps suspendu

29 janvier 2026 Non Par Jean-François Hubert

« En sortant peindre à l’aube, je longeais généralement les rivières et les canaux. Un jour, en passant près d’un embarcadère, j’ai aperçu une jeune fille qui nettoyait des légumes au bord de l’eau ; sa chemise blanche et son pantalon noir se devinaient à peine dans la brume matinale. C’était onirique et d’une grande beauté. J’ai toujours aimé les scènes brumeuses, oniriques et poétiques ».

C’est Nguyen Phan Chanh lui-même qui, dans son Journal évoque sa vision et son ressenti à l’origine de cette gouache et encre sur soie (63 X 50 cm) d’une très grande beauté et dignité, qui témoigne de l’art du peintre à son apogée.

Ici, tout est retenue. Pas une absence mais une abstention. Comme un deuil souhaité qui s’annoncerait. Le vrai deuil, celui de l’absolu. Le peintre sait et cela n’est ni une spécificité extrême orientale, ni une spécificité extrême occidentale, n’est pas plus vietnamien que français, que le monde qui l’a vu naître disparaît. Il ne le regrette pas car il le ressent périssable, comme lui. Mais il veut le suspendre.

Le temps de le perdre et de le peindre.

Honorer la mémoire du temps suspendu. En une œuvre quasi géométrique.

Observons le triangle construit par le noir d’encre des jambes, des cuisses et de la coiffe de la jeune femme. Trois masses noires isolées que le crème de sa blouse unit.

Outre ce triangle, évoquons les deux cercles que forment les deux bassines, celle dans laquelle

les légumes sont lavés et l’autre dans lesquels probablement, ils sont conservés. Notons que les légumes, eux-mêmes ne sont pas visibles et que pour la « réalité », il faut croire au titre que Nguyen Phan Chanh a lui-même donné à son œuvre.

Enfin, suivons la longue ligne droite qui se suwtrélève de gauche à droite, figurant le ponton qui soutient la jeune femme.

Au fond, l’horizon est inexistant empêché par l’eau et la « brume », diffuse qu’évoque le peintre dans son Journal.

On est plus chez le Kandinsky de 1925 que chez Le Pho, son camarade de promotion à l’École des Beaux-Arts de Hanoi parmi d’autres. Pas de décor (de… décoration ?). Tout cela pourrait se limiter à une semi-abstraction si le réalisme de la jeune femme aux pieds nus plongeant ses mains elles-mêmes nues dans l’eau ne s’y opposait.

La distinction du nutriment et de sa vestale.

Pour Nguyen Phan Chanh, seule compte la dynamique du geste, franc et utile. Dans cette œuvre, pas d’excès de calligraphie, juste une signature. Pas de poème-commentaire ou d’utilisation des idéogrammes pour soutenir la représentation. 

Les idéogrammes se lisent de droite à gauche et de haut en bas:






南鸿
鸿
南 


正 

Soit Hong Nam le pseudonyme du peintre, Nguyen Phan Chanh, son nom, bi, « peint par »,  Xin , Dong, Zhi, Hua qu’on peut traduire par « peint pendant l’hiver 1931 ».

Les couleurs elles-mêmes, certes soumises à la tonalité limitée de la gouache, apparaissent presque ternes, « boueuses » comme lui reprochera, un jour, un détracteur.

C’est le peintre Lebadang (1915-2021), qui me mit sur la piste de cette œuvre mythique que je connaissais depuis bien longtemps, l’ayant vu reproduite et publiée abondamment de lIllustration de 1932 aux « teeshirts » modernes du Vietnam. Une icône, une merveille que j’allais enfin pouvoir contempler de visu.

Lebadang portait un lourd mépris à l’École des Beaux-Arts de Hanoi. Probablement parce qu’il était un cryptocommuniste, admirablement vautré dans le confort français (naturalisé, bien sûr…), la première « qualité » le poussant à dénigrer tout ce qui n’était pas « réalisme socialiste », la seconde lui offrant un droit d’expression interdit dans son pays natal. Peut-être aussi parce qu’il avait compris qu’il n’avait pas participé à cette magnifique épopée et qu’il ressentait que sa propre œuvre, qu’il savait pourtant avidement vanter ne resterait pas dans l’Histoire…

Son mépris militant fit de moi un homme heureux.

Il me mit en contact avec Marie Montel – la petite-fille du célèbre Docteur qui, avec un autre médecin le Docteur Morax, Pierre Mas ou les époux Tholance furent les premiers collectionneurs de Nguyen Phan Chanh.

Elle voulait se dessaisir de l’œuvre, conservée dans sa famille depuis son achat à Paris. Marie Montel vint m’apporter le tableau avec son petit-fils. Après un copieux repas, elle me réclama une somme très importante, plus que celle convenue au départ et encore bien plus que la cote du peintre à l’époque… Une facétie bien vite surmontée notamment en contemplant l’œuvre avec son passe-partout asymétrique (l’espace plus large en haut qu’en bas) dans son cadre Gadin d’origine.

Un choc…

Comprendre Nguyen Phan Chanh, c’est se soumettre à trois conditions : se ressentir pauvrement mortel, aimer le Vietnam et ses ombres mais surtout savoir humer la brume du Tonkin ou de l’Annam, seul tôt le matin, un simple instant, sans savoir oser porter son regard. 

La simple pureté du temps suspendu.

Jean-François Hubert