La peinture vietnamienne doit enfin, assumer son origine !

26 février 2026 Non Par Jean-François Hubert

Fruit direct de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine, créée à Hanoi le 27 octobre 1924, acteur artistique de tous les questionnements essentiels du 20ème siècle, la peinture vietnamienne ne bénéficie pas pour autant aujourd’hui de l’identification qu’elle mériterait.

L’explication aurait pu tenir à son jeune âge.

Une jeunesse qui peut paraître sidérante car il n’existe pas au Vietnam d’école de peinture antérieure à la création de l’École. Une sidération renforcée, d’une part par l’exemple a contrario de la Chine voisine à la tradition picturale si ancienne et, d’autre part, par l’extraordinaire et très ancienne richesse culturelle du pays dans d’autres domaines artistiques (bronzes, céramiques, sculptures…) 

Mais elle ne peut être retenue car d’autres mouvements artistiques tout aussi récents ont su, eux, accueillir descriptions, commentaires ou études à foison, que ce soit en Occident ou en Asie par exemple.

Sa jeunesse, non plus de création institutionnelle, mais d’exposition publique peut être un autre argument. Celle-ci s’est faite par le marché, essentiellement, et quelques expositions. J’ai rappelé 100 fois ici le désert mental, politique et psychologique dans lequel errait la peinture vietnamienne au début des années 1990. Avec certes quelque immodestie j’ai rappelé ici mon rôle dans cette éclosion. 

Un certain épanouissement commence à s’afficher par exemple dans la couverture de cette vente (dont j’étais l’expert) de Christie’s à Singapour, le 28 mars 1999. La belle gouache et encre (vers 1938) de Le Pho, dénichée par un collectionneur à Paris, après avoir « fait » la couverture du catalogue avait rejoint les collections du musée de Singapour. 

On scrutera dans la photographie plus bas le visage de Le Pho, sa discrète mais assurée fierté quand il feuillette l’exemplaire du catalogue que je venais de lui apporter-avant la vente-chez lui, 235 bis rue de Vaugirard à Paris. Témoin certain que nous inscrivions l’histoire, je prenais sans trop trembler cette photographie d’un homme de 92 ans qui retrouvait son panache.

C’était le temps de la passion, de la conquête, de la beauté. Il faut aimer l’art vivant pour comprendre.

Le Pho, comme tous les élèves de Victor Tardieu et Joseph Inguimberty savait que l’unique matrice (l’École des Beaux-Arts de l’Indochine) de la peinture vietnamienne était une pure création coloniale française. Il savait qu’elle avait bénéficié d’une promotion assidue (expositions, publications, bourses, etc) par ce même colonialisme de 1925 à 1945 au Vietnam directement mais aussi en France même. Conscient comme tous les artistes vietnamiens de sa génération que tout dans ce qu’on appellera un peu plus tard « l’École d’Hanoi » procédait du fait colonial. 

Ne pas l’écrire c’est insulter l’Histoire. 

Un colonialisme d’hommes et de femmes passionnés. Non pas, Français d’un côté et Vietnamiens de l’autre, mais, ici, côte à côte.

Une affirmation, je le sais – et Le Pho encore plus qui s’était fait traiter de « vendu » par certains vietnamiens – qui n’est pas du tout dans l’air compulsif du temps. Ni en France où historiquement déjà, sauf pour une minorité, la colonisation avait engendré peu d’intérêt. Ni au Vietnam, où également, sauf pour une autre minorité, elle a engendré un rejet actif ou passif.

Mais que faire alors de cet « enfant-peinture », abandonné depuis avec bonne conscience par son père-France et chassé insidieusement de la famille par sa mère-Vietnam ?

Peu de textes, peu d’expositions ont su relever le défi et la peinture vietnamienne reste la victime de poncifs (post-coloniaux) lénifiants en dehors du Vietnam, et de la malveillance des réseaux sociaux, véritable dégorgeoir social au Vietnam. L’ensemble témoignant à l’envi d’une carence mentale, politique sociale et culturelle généralisée. 

Tout reste donc à construire.

Mais ceci est-il encore possible ? 

Comment sortir de cette cacophonie tellement satisfaite d’elle-même, comment échapper aux bobos occidentaux et au lumpenprolétariat vietnamien et leurs supplétifs, individus ou institutions ?

Par le « Sapere aude » (« ose penser par toi-même ») de Horace, Gassendi, Kant et les Lumières.

Et pour commencer à « penser par soi-même », pour efficacement aborder la collision culturelle France-Vietnam et la peinture vietnamienne il faut (la liste est juste indicative) connaître Alexandre de Rhodes, accompagner Pigneau de Béhaine, parler avec Nguyễn Du, désirer Hồ Xuân Hương, inventorier avec Parmentier, soutenir Tardieu et mourir, seul, dans la jungle.

Il faut ensuite faire parler les œuvres.

Et les laisser nous dire que si les plus recherchées sont celles de peintres qui ont quitté le Vietnam et/ou contesté le communisme, la doctrine nationale aujourd’hui, de Le Pho à Nguyen Gia Tri, que si bon nombre des meilleurs peintres ont vécu et créé plus longtemps en France qu’au Vietnam et que que les peintres diplômés de l’École des Beaux-Arts se sont tous étiolés hors de la présence française, il y a là au-delà d’un fait esthétique et historique irréfutable, une vérité morale implacable.

Il faut accepter que Danh Vo soit danois pas vietnamien, que Jean Volang ne se voulait pas peintre vietnamien mais international. Et qu’on est noble quand on est anobli soi-même. Uniquement.

Il faut aussi préférer la consubstantialité à l’intersectionnalité. On comprendra mieux ainsi cette peinture que l’on devrait définir alors comme « dite vietnamienne ».

On admettrait ensuite, aisément, que toute réponse n’est qu’une question pervertie.

Et la peinture « vietnamienne » serait sauvée.

Jean-François Hubert