Mai Thu, « La Femme au Collier Rouge », 1945, ou la question sans réponse
C’est un homme de 39 ans, né près d’Haiphong, au nord du Vietnam qui peint à Vanves, juste au sud de Paris, cette exquise œuvre en 1945.
Deux lieux, deux influences.
Reliés ici par le fil du talent.
C’est aussi un artiste établi, très actif depuis son installation en France en 1937, bien exposé, apprécié, acheté non seulement par les collectionneurs privés mais aussi par l’État français.
Qui nous offre cette jeune femme, de trois-quart, vêtue et coiffée à la tonkinoise. Manifestement concentrée sur un collier de perles rouges.

Son visage, légèrement maquillé, exprime une légère tension que ses mains, enchâssant le collier, confirment.
Elle scrute ce collier de perles dont la couleur et la matière portent déjà leurs symboles multiples.
Le rouge est un principe de chaleur et de joie, et il faut rappeler, ici, que dans l’ancien Vietnam, parangon de notre peintre, l’expression « tirer le fil de soie rouge » signifiait « choisir une épouse ». Évoquons aussi, par exemple, le rouge (yang) des murs et le doré (yin) des toitures du palais de Hué, ville où Mai Thu vécut 6 ans.
La perle, elle, est un des « huit joyaux » offerts au Bouddha, mais aussi, entre autres, le symbole de la beauté féminine.
On voit que ce collier de perles rouges nous entraîne dans un monde subtil où le signifiant et le signifié se défient tour à tour. Une polysémie délicate.
L’artiste peint un fond, traité dans une gamme subtile de blancs, de gris et de beiges, qui centre le sujet et nous oblige à nous concentrer sur le rapport objet-sujet, par évidence le thème de son œuvre.
Il oppose la lumière tiède du visage et des mains de la jeune femme à la gravité plus accentuée de sa chevelure et du collier.
Ce jeu de hiérarchies visuelles concentre immédiatement le regard du spectateur sur le triangle – que Nguyen Phan Chanh non seulement n’aurait pas désavoué mais pour lequel il aurait salué l’économie d’encre..- formé par la tête, les mains et le collier, centre stratégique de la composition. Ce collier rouge qui suscite chez la jeune femme une réaction intérieure que le spectateur et aussi probablement Mai Thu devinent sans jamais la saisir complètement. Tant cette méditation picturale sur le désir, la mémoire et la fragilité de l’instant, sont, par nécessité existentielle, les seuls ressorts d’une vie.
Une méditation belle mais infinie où un artiste, loin d’un pays mais proche d’une âme, se questionne en espérant ne jamais trouver la réponse.
Une très belle œuvre.
Jean-François Hubert